Alphabétiser les personnes privées de liberté

Profil de pays: Chili

Population

17 620 000 (2012)

Pauvreté (Population vivant avec moins de 1.25 dollar par jour, %)

2 (2000 – 2007)

Dépenses publiques totales d’éducation en % du PNB

4,6 (2012)

Accès à l'enseignement primaire - Taux net d'admission (TNA)

92 % (2013)

Taux d’alphabétisme total des jeunes (15 – 24 ans)

Hommes: 98,9%
Femmes: 98,9%
Total: 98,9%
(2009)

Taux d’alphabétisme des adultes (15 ans et plus)

Hommes : 98,6 %
Femmes : 98,5 %
Total : 98,6 %
(2009)

Langue officielle

espagnol

Langues reconnues

mapuche, quechua, rapanui, huiliche, entre autres

Sources

Présentation générale du programme

Titre du programmeAlphabétiser les personnes privées de liberté
Organisation chargée de la mise en œuvreÉcole Juan Luis Vives
Langues d’enseignementEspagnol
Partenaires de financementGouvernement
Coûts annuels du programme53.446 dollars (parité CLP-USD de 2014). Coût annuel par apprenant : 85 dollars
Date de création1999

Contexte national

Le Chili a fait des progrès remarquables en matière de développement au cours des deux dernières décennies et demie et réussi sa transition démocratique. Après vingt ans de dictature militaire, le pays figure aujourd'hui parmi les plus stables et dynamiques d'Amérique latine, un succès récompensé par son adhésion à l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) en 2010 et son classement au rang de pays à revenu élevé par la Banque mondiale en 2013. La démocratie naissante et le développement économique soutenu ont favorisé un intérêt et des investissements accrus pour des services sociaux autrefois sous-financés, comme l'éducation. En 2009, le Chili a voté une loi sur l'éducation, qui reconnaît non seulement le droit à l'éducation mais aussi l'apprentissage acquis en dehors du système éducatif ou du lieu de travail (UIL, 2015). La législation nationale, qui adopte une perspective d'apprentissage tout au long de la vie, intègre les questions d'alphabétisation et d'éducation des adultes.

Le pourcentage du PIB du Chili consacré aux dépenses publiques d'éducation est passé de 3 % en 2006 à 4,6 % en 2012. Grâce à cette augmentation, plusieurs programmes d'amélioration de la qualité et de l'équité dans le secteur de l'éducation ont été lancés, avec un accent particulier sur l'éducation formelle. Malgré ces progrès, le Chili a encore des difficultés à assurer la qualité et à réaliser l'équité à tous les niveaux de son système éducatif, mais aussi à aligner les compétences sur les besoins du marché du travail. Cependant, le pays a su réduire le nombre d'adultes analphabètes de 497.000 à 192.000 entre 2002 et 2009, en partie grâce aux programmes d'alphabétisation des adultes (UIS, 2015). L'augmentation des taux d'inscription et d'achèvement constitue un des grands défis en matière d'éducation des adultes, en particulier chez les groupes socio-économiques défavorisés.

Pour répondre aux besoins des couches sociales autrefois exclues de l'éducation de base, l'École Juan Luis Vives a conçu, avec l'agrément du ministère de l'Éducation et l'appui financier de l'État, le programme Alphabétiser les personnes privées de liberté pour mener des activités éducatives en milieu carcéral. Selon la gendarmerie chilienne, la population carcérale du pays est passée de 32.000 à 52.959 détenus de 2000 à 2015, dont 48.225 hommes et 4.734 femmes. Les études montrent des taux d'alphabétisme nettement plus faibles chez les détenus par rapport à la population générale. D'après une étude de l'Institut statistique de l'UNESCO, 25 à 40 % des prisonniers sont des analphabètes fonctionnels, dont 5 % qui ne savent ni lire ni écrire. Elle constate aussi une baisse des taux de récidive chez les prisonniers ayant suivi des programmes éducatifs de qualité en détention (UNESCO, 1995).

Présentation du programme

Alphabétiser les personnes privées de liberté est un programme d'éducation en milieu carcéral qui cible les détenus des deux sexes des établissements pénitentiaires des régions de Rancagua, Casablanca et Valparaiso. Il a été conçu en 1999 par l'École Juan Luis Vives, après autorisation du Service national de la gendarmerie à s'établir dans les prisons. Il a pour objectif principal d'offrir aux détenus diverses activités éducatives, qui vont des cours d'alphabétisation et de numératie aux cours académiques menant à un diplôme du secondaire. Le programme insiste en particulier sur l'alphabétisation, qui habilite les détenus à mieux s'exprimer, communiquer avec les autres et renforcer leur estime personnelle.

Le programme est reconnu par le ministère de l'Éducation du Chili. Le curriculum officiel du gouvernement sert uniquement de point de référence, les enseignants étant tenus d'adapter les supports et les méthodes d'enseignement à la situation des apprenants, en l'occurrence à la vie carcérale.

En plus de l'alphabétisation, les détenus tirent divers bienfaits de leurs cours. Ils peuvent notamment obtenir une attestation de réussite et bénéficier éventuellement d'une réduction de peine.

Buts et objectifs

Alphabétiser les personnes privées de liberté a pour but principal de traduire le droit d'apprendre, facteur essentiel du développement humain, en actes pour tous les détenus. Le programme se fixe aussi d'autres buts et objectifs :

Image

Mise en œuvre du programme

Le programme intervient dans trois localités, à savoir les prisons de Valparaiso et Rancagua et le centre de détention provisoire de Casablanca. Le programme a démarré en 1999 à Valparaiso et Casablanca. En 2006, l'École a été conviée à dispenser des cours dans la prison de Rancagua dont la population, composée en grande partie de ruraux, connaît des problèmes d'alphabétisme. Les cours d'alphabétisation durent dix mois, de mars à décembre. Ils sont dispensés cinq fois par semaine à raison de deux heures par jour. Les classes regroupent quelques apprenants, dont le nombre est prédéterminé en partie par les besoins et les niveaux d'aptitude des détenus et en partie par les règles de l'établissement. Les effectifs varient de trois à quinze apprenants au maximum.

Recrutement et formation des enseignants

Employés à temps plein ou partiel, les enseignants doivent avoir un diplôme universitaire d'enseignement général. Ils enseignent l'alphabétisation et la numératie et sont tenus d'observer les principes de l'École Juan Luis Vives, qui reconnaît la diversité culturelle et les droits humains, et d'être sensibles à la situation particulière des détenus.

Avant leur recrutement, les enseignants doivent présenter un casier judiciaire vierge et prouver qu'aucun membre de leur famille ne purge une peine de prison. Les lois et règlements des prisons leur sont expliqués avant la signature du contrat. Les enseignants travaillant en milieu carcéral sont tenus de respecter les règles établies par la gendarmerie, notamment les horaires et la sécurité interne de l'institution. Autrement dit, leur emploi du temps doit tenir compte des autres événements planifiés, tels que les transferts, les rencontres avec les avocats et les visites familiales. Le rôle de l'enseignant se limite à sa fonction éducative. Il n'est autorisé à donner aucune instruction relative à un autre domaine d'activité ni à commercer avec les étudiants.

Une fois que les enseignants commencent à travailler avec les détenus, un mentor leur est assigné pour les superviser et les guider durant les premières semaines. Les mentors sont des éducateurs expérimentés en enseignement carcéral.

Dans le but de doter les enseignants des connaissances et compétences requises pour travailler avec des prisonniers, l'École organise diverses formations, dispensées une fois par semestre. Celles-ci couvrent aussi bien l'enseignement et l'instruction (y compris des aspects comme l'évaluation des apprenants, l'acquisition de compétences cognitives, etc.) que les lois et règlements de la prison. Au Chili, la formation des enseignants est confiée à des organisations agréées par l'État et porte spécialement sur l'éducation des enfants et des jeunes. C'est pourquoi l'École Juan Luis Vives organise une formation en interne et offre aux enseignants l'occasion de partager leurs expériences sur le thème spécifique de la formation. Pour les lois et règlements carcéraux, la formation est dispensée par le personnel de la Gendarmerie nationale du Chili.

Recrutement des apprenants

Le programme n'est pas obligatoire. La participation est volontaire. Les trois établissements proposent une réduction de peine afin d'inciter les détenus à s'inscrire et à suivre les cours. La peine peut être réduite d'un certain nombre de mois en fonction de la participation au cours. Par exemple, pour deux semestres de cours, la peine est réduite de deux mois.

Contenu du programme

Axé sur l'alphabétisation et la numératie, le programme couvre les matières suivantes :

Langue et communication

Ce cours apprend aux détenus à lire et à écrire, mais aussi à communiquer et à exprimer leurs idées par écrit et oralement. Il comporte trois composantes :

Initiation aux mathématiques

Les apprenants sont initiés à la numératie afin de pouvoir intégrer la vie quotidienne et de s'autonomiser. Entre autres, ils apprennent les aspects suivants : nombres entiers, position numérique, système décimal, addition, soustraction, multiplication, division, notions de géométrie, utilisation d'une calculatrice, systèmes métriques et monétaires, lecture et interprétation d'informations présentées sous forme de tableaux et de graphiques. Les exercices s'inspirent d'activités de la vie courante, telles que les achats et les transactions bancaires.

Supports et méthodes d'enseignement

Les besoins des apprenants et les conditions carcérales sont pris en compte au moment d'élaborer les supports d'enseignement et de choisir les méthodes et approches à adopter. Les alphabétiseurs conçoivent leurs supports de cours en collaboration avec la cellule technique pédagogique de l'École Juan Luis Vives. Il est important d'adapter le contenu aux réalités quotidiennes des apprenants. Chaque cours doit refléter les valeurs de l'École et engendrer l'espoir et l'optimisme en vue d'aider à rétablir la confiance des apprenants en leurs potentialités et de les encourager à poursuivre leur éducation. Compte tenu du contexte du programme et de la culture carcérale, les enseignants choisissent le contenu avec soin et y intègrent des thèmes passionnants, susceptibles de motiver les apprenants et de pérenniser leur intérêt. Ils essaient de dispenser un apprentissage pertinent par rapport au séjour carcéral des détenus. Par exemple, si un détenu purge une peine de dix ans, on l'informe généralement qu'il a droit à certains avantages après trois quarts de sa peine, tels qu'un jour de sortie, puis une semaine, etc. Toutefois, certains détenus ne jouissent pas de ces avantages parce qu'ils ne comprennent pas les fractions ou ont perdu la notion de temps. Par des exercices de mathématique, les enseignants s'efforcent de leur expliquer le temps en termes de fractions. En outre, les apprenants doivent remplir un formulaire pour demander une visite familiale ou un transfert. Les enseignants se servent de cet exemple pour leur enseigner comment formuler des requêtes par écrit.

Les supports éducatifs sont constitués de cahiers, de crayons, de stylos, de règles, de carton et de colle. En outre, les enseignants utilisent des revues, des catalogues, des dessins, des illustrations, des vidéos, des films, des poèmes, des tableaux et d'autres supports choisis conformément aux lois et règlements de la prison. Les technologies de l'information et de la communication sont utilisées occasionnellement, et l'école envisage de les intégrer afin de favoriser leur usage constant en classe.

Les effectifs sont réduits, comme l'exigent les conditions de vie en prison. Cela favorise également un rythme plus souple et une approche d'apprentissage tournée vers l'apprenant, qui jouit d'un soutien individuel accru de l'enseignant.

Évaluation des apprenants

Les progrès des apprenants sont évalués à travers des exercices et des devoirs individuels, préparés par les enseignants. Des rapports basés sur les évaluations individuelles et l'assiduité sont envoyés au ministère de l'Éducation, qui délivre une attestation aux admis. Cela leur permet de passer au niveau supérieur, que l'École Juan Luis Vives propose également dans l'établissement. L'attestation délivrée à la fin d'un niveau d'études n'indique pas que les apprenants l'ont obtenue en milieu carcéral.

L'environnement d'apprentissage en prison

Les locaux destinés à l'éducation varient selon les établissements pénitentiaires.

Au début, la prison de Valparaiso organisait les cours dans une petite classe, à proximité de l'espace commun où les autres détenus faisaient du sport, mangeaient, travaillaient et, parfois, se querellaient. Le bruit dérangeait les apprenants, et il était difficile d'y enseigner. L'École Juan Luis Vives a décidé de construire, sur fonds propres, une petite école dans un endroit isolé. Elle compte deux salles de classe et une cuisine, également utilisée pour les ateliers. Les apprenants s'y sentent plus à l'aise car les classes se tiennent à l'écart des autres activités. Les détenus n'éprouvent aucune gêne à suivre un cours d'alphabétisation de base. La prison accueille des détenus des deux sexes. Quarante-huit hommes et onze femmes participent aux cours.

Rancagua est une nouvelle prison. Chacune de ses unités compte trois salles de classe équipées. Il s'agit d'un établissement mixte, même si les hommes sont séparés des femmes. Actuellement, soixante-dix-sept prisonniers et neuf prisonnières participent à son programme d'éducation.

Le centre de détention provisoire de Casablanca est une très petite unité. Il compte deux réfectoires remplissant les conditions d'une salle de classe. Il est réservé aux hommes, dont cinq suivent des cours en ce moment.

Le personnel pénitentiaire a une attitude positive envers l'éducation en milieu carcéral, puisqu'elle favorise la réhabilitation des détenus. Il est chargé de conduire les apprenants en classe, où les attend l'enseignant. Ensuite, celui-ci se charge gérer la situation, sans aucune interférence du personnel.

Impact et défis

Impact

L'impact le plus significatif du programme est probablement le fait qu'il s'adresse à des prisonniers qui, du fait de leur réclusion, sont incapables d'accéder à l'éducation dans un autre endroit. Beaucoup arrivent en prison avec une éducation déficiente et bénéficient de l'apprentissage pendant leur séjour carcéral. Pour l'institution organisatrice, l'École Juan Luis Vives, « l'éducation doit être accessible à tous, indépendamment de la couleur, de l'origine ou de la condition sociale ».

En seize ans de présence dans la prison de Valparaiso, le programme a éduqué 1.418 détenus, dont 690 ont achevé avec succès le cours d'alphabétisation. À la prison de Rancagua, où le programme est en cours depuis neuf ans, 1.304 détenus ont suivi le cours d'alphabétisation, que 600 ont achevé avec succès. Environ 90 % des apprenants achèvent le cours d'alphabétisation et passent au niveau supérieur pour obtenir un diplôme d'enseignement général au bout de deux ans d'études. Certains ont achevé le cycle secondaire en détention.

La privation de liberté peut souvent entraîner la dépersonnalisation et la désocialisation des détenus. Le programme cherche à influer positivement sur leur santé, leur mode de vie et leur estime personnelle. En leur proposant des activités d'apprentissage variées, il améliore leurs conditions de détention et facilite leur réinsertion sociale et leur réhabilitation. Certaines activités, telles que les cérémonies de remise de diplômes, incluent des visites familiales, qui donnent aux apprenants l'occasion de montrer leurs progrès et de recevoir leur attestation. La présence des conjoints et des enfants à l'événement motive davantage les détenus et renforce leur estime personnelle. Cette expérience aide à créer et à consolider des relations positives entre membres de la famille, un aspect particulièrement important pendant la détention, qui peut être une période éprouvante pour les détenus comme pour leur famille.

Défis

Taux d'abandon élevé

Le programme souffre d'un taux d'abandon élevé de 52 %. Souvent, les apprenants arrêtent à cause de leurs expériences d'apprentissage antérieures négatives ou de problèmes personnels. Ces obstacles peuvent affecter leur capacité et leur détermination à se concentrer sur le processus d'apprentissage. En pareilles circonstances, il leur faut un soutien psychologique ou passer plus de temps avec l'enseignant.

Enseignement d'un métier

Il serait très bénéfique pour les détenus si, en plus de l'alphabétisation et de la numératie, leur établissement leur proposait une formation professionnelle. Beaucoup n'ont pas eu accès à l'enseignement professionnel auparavant et veulent apprendre quelque chose de nouveau. Ils peuvent apprendre un métier, qui leur permettra de générer un revenu modique pendant leur séjour carcéral. Ainsi, ils découvriront les bienfaits tangibles de l'éducation et de l'effort. L'apprentissage d'un métier faciliterait aussi leur réinsertion sociale et professionnelle.

Manque de ressources

Malheureusement, par manque de ressources, l'École a du mal à relever ces défis, notamment en enseignant un métier ou en recrutant du personnel additionnel, y compris des enseignants et des psychologues. Avec le manque de ressources, il est également plus difficile de rendre le processus d'apprentissage plus intéressant et facile pour les détenus afin de réduire le taux d'abandon.

Renouvellement des effectifs

Le programme étant organisé dans un centre de détention provisoire à Casablanca, le renouvellement des effectifs est relativement élevé du fait de la relaxe ou du transfert de détenus vers d'autres prisons. Ainsi, il peut s'avérer difficile, voire impossible, pour les détenus de poursuivre leur éducation, en particulier s'ils sont transférés vers un établissement dépourvu de programme éducatif.

Gestion des émotions liées au travail en milieu carcéral

Malgré une faible rotation du personnel enseignant, certains ont du mal à gérer les émotions liées au travail en milieu carcéral. D'autres éprouvent des difficultés à travailler avec des détenus, car ils les perçoivent non seulement comme des auteurs de délits, mais aussi comme des victimes, en ce sens qu'ils sont privés de liberté.

Leçons apprises

Pérennité

Le programme compte sur le financement public pour sa pérennité. Pour continuer à bénéficier de cet appui, le programme doit se conformer aux normes fixées par le ministère de l'Éducation et respecter les règles fixées par la législation carcérale.

Sources

Contact

Sonia Alvarez Alvarez
Directrice
Juan Luis Vives School, Valparaiso, Chile
soniaa@vtr.net
juanluisvives@vtr.net

Dernière mise à jour : 21 août 2015